Thomas Bottini
Retrouvez l'entretien de Thomas Bottini, qui se présente en répondant à une série de questions consacrées à son parcours, à ses fonctions et à son expérience. Cet échange vise à offrir un aperçu de son activité et de ses liens avec le Collegium Musicæ.
Je suis actuellement ingénieur au CNRS, responsable informatique de l'Institut de Recherche en Musicologie UMR 8223. En 2006, j'ai obtenu un diplôme d'ingénieur en informatique de l'Université de Technologie de Compiègne (qui allait rejoindre quelques années plus tard l'Alliance Sorbonne Université). J'ai suivi les enseignements de la filière Ingénierie des Connaissances et des Supports d'Informations et du mineur Technologie Culturelles Numériques, grâces auxquels j'ai développé mon intérêt pour la conception de systèmes d'information pour servir les tâches culturelles, créatives et cognitives. J'ai poursuivi par une thèse de doctorat en informatique soutenue en 2010, toujours à l'UTC, consacrée à la conception d'un environnement de lecture critique multimédia, accompagnée d'une réflexion sur le rôle des supports techniques dans l'histoire de la lecture et de l'écriture. Dans le cadre de ce travail, j'ai collaboré avec l'équipe Analyse des Pratiques Musicales de l'IRCAM pour concevoir un outil multimédia d'analyse paradigmatique de partitions synchronisées à leurs interprétations, et j'ai développé un environnement d'annotation audio pour l'étude critique de conférences enregistrées.
J'ai ensuite été ATER à l'IUT de Montreuil, ingénieur en développement Web full-stack dans des startups privées développant des applications Web pour la collaboration scientifique, ingénieur de recherche contractuel au CNAM sur un programme national de numérisation d'herbiers, et suis entré au CNRS en 2018.
Depuis mon entrée au CNRS, je m'occupe principalement de concevoir et de développer des systèmes d'information Web collaboratifs pour la collecte, l'étude et la valorisation de données numériques portant sur le patrimoine musical et sonore.
Dans cette perspective, ma thématique principale de recherche est la modélisation conceptuelle des données de la recherche.
La modélisation consiste en premier lieu en une étude approfondie de la structure des sources et des informations manipulées par les musicologues : sources textuelles, musicales ou sonores, anciennes comme contemporaines, mais également des entités historiques complexes constituant leur contexte de création (personnes, lieux, institutions, groupes sociaux, etc.) ou des référentiels terminologiques ou conceptuels (par exemple, pour l'organologie ou l'analyse musicale).
Cette analyse débouche sur la construction d'un modèle conceptuel, qui va donner une existence numérique opérationnelle aux données de la recherche sans trahir les spécificités épistémologiques des différentes méthodologie de travail (catalogage, édition critique, prosopographie, analyse musicale, etc.) qui les consomment et les produisent.
Un modèle conceptuel a deux rôles. Il doit d'abord structurer les interfaces de saisie et les applications Web qui publient et valorisent les données de la recherche. Mais il doit également garantir la pérennité et l'interopérabilité de ces données (c'est-à-dire le respect des principes FAIR), qui relèvent désormais d'une injonction institutionnelle forte dans la conduite des projets de recherche financés, notamment depuis la loi pour une République numérique de 2016.
On peut ainsi dire que mon travail consiste à écrire ou adapter les logiciels permettant aux chercheurs et chercheuses de produire des connaissances dans de bonnes conditions ergonomiques et méthodologiques, tout en assurant le rayonnement dans l'espace et dans le temps de leurs données numériques.
Je travaille principalement sur le programme de recherche/ingénierie SHERLOCK. Initié par un projet Émergence SU en 2019, SHERLOCK vise la construction d'une chaîne de collecte et de publication de données pour la recherche en humanités autour de l'ontologie CIDOC CRM avec les technologies du Web sémantique. Attardons un instant sur ces deux choses, qui sont au cœur de mon travail.
Le CIDOC CRM est un modèle de données permettant de décrire avec une grande finesse les objets du patrimoine culturel matériel et immatériel ainsi que les connaissances scientifiques produites à leur sujet. Standard ISO depuis vingt ans, la longévité de sa communauté et sa profondeur conceptuelle font que les institutions scientifiques l'identifient désormais comme format privilégié pour la tenue dans le temps des données de la recherche.
Quant au Web sémantique, il existe en parallèle du Web « classique », mais à la différence de celui-ci qui est fait de documents HTML interconnectés mis en forme pour le l’œil humain, il réalise la promesse d'une base de connaissances internationale et ouverte permettant l'échange de données structurées au format RDF qui soient signifiantes pour les pratiques culturelles et scientifiques.
Le projet SHERLOCK consiste alors ainsi à adapter cette promesse aux besoins spécifiques de notre communautés de spécialistes de la musique et du son. Il fédère plusieurs dizaines de bases de données de tailles et de fonctions variées, comme le catalogage des sources musicales anciennes, l'expression du contexte historique de création des œuvres, l'édition critique électronique textuelle et musicale, la description scientifique de fonds d'archives sonores, la collecte d'informations de terrain pour l'ethnomusicologie...
SHERLOCK touche désormais la communauté nationale de la musicologie numérique, avec le support du consortium Musica* de l'infrastructure des humanités numériques Huma-Num du CNRS. Dans ce contexte, je travaille au partage des bonnes pratiques et à la diffusion d'outils et de méthodologies logicielles utiles pour la gestion des données de la recherche.
Je passe également un temps important à déployer et faire vivre des logiciels et des matériels pour faciliter la vie pratique et administrative des chercheurs, chercheuses, doctorants, doctorantes, ingénieurs, ingénieures, techniciens et techniciennes de l'IReMus. J'effectue également quelques enseignements en L3/M1 sur les technologies numériques appliquées à la recherche ou à la création musicale.
Mon travail étant de nature technologique et méthodologique, je trouve qu'il est naturellement en prise avec l'interdisciplinarité, et ce de deux manières bien distinctes.
Tout d'abord, on a coutume de dire que les méthodes et les dispositifs techniques constituent un terrain propice à la construction d'un regard interdisciplinaire, car avant que les idées ne soient confrontées, il faut que les objets d'étude soient construits, c'est-à-dire que les sources, informations et observations qui permettent de les appréhender soient concrètement rassemblées et rendues manipulables. Dans cette perspective, les outils informatiques et le support numérique sont un terrain privilégié pour observer les dynamiques interdisciplinaires. En effet, la donnée numérique est sur le plan disciplinaire à la fois neutre, en cela qu'elle peut être utilisée par des chercheurs et chercheuses d'horizons scientifiques différents pour étudier collectivement un même objet, et marquée, en cela qu'elle est aussi toujours porteuse d'une intention scientifique signifiante (par exemple, le spécialiste de l'histoire matérielle du livre ne regarde pas un traité musical du dix-septième siècle de la même manière que l'interprète qui cherche à en étudier le contenu musical, et donc ne produit pas les mêmes données). Créer les outils techniques et cognitifs qui permettent aux chercheurs et chercheuses de négocier cette tension est au cœur de mon travail.
Par ailleurs, le numérique et l'informatique forment un milieu technique qui rend possible des pratiques scientifiques qui ne pourraient exister dans le milieu de l'écrit traditionnel, comme la confrontation d'interprétations dans un environnement d'annotation de partitions collaboratif, les méthodes mixtes qualitatives/quantitatives, les bases de données et de sources numérisées internationales ou encore le dialogue entre raisonnement humain et résultats produits par des algorithmes. En offrant ses horizons scientifiques propres, l'informatique rend ici possible de nouvelles formes d'interdisciplinarité dans le champs des humanités et des sciences humaines et sociales, et peut pousser ces disciplines à repositionner et affiner certaines de leurs méthodologies.
Le Collegium Musicæ apporte deux dimensions importantes à ma pratique professionnelle.
Tout d'abord, l'institut effectue des actions de médiation auprès des publics scolaires autour de l'objet musical, dans le contexte de la fête de la science ou par des interventions ciblées dans des établissements du secondaire. Cette démarche m'offre l'occasion de présenter des technologies et des approches non standard du son et de la musique, comme la synthèse modulaire analogique et numérique ou la composition algorithmique, à des jeunes gens qui sans cela n'en n'auraient peut-être jamais entendu parler. En tant qu'agent de l'état, je pense qu'une de mes missions est de révéler auprès de tous les publics les technologies et les approches quelque peu « ésotériques » qui peuplent nos environnements scientifiques et artistiques immédiats.
Sur un tout autre plan, le Collegium Musicae m'offre un terrain scientifique et technologique élargi par rapport aux tâches que j'accomplis pour mon unité de recherche (qui relèvent principalement de la musicologie historique), et me permet notamment de me rapprocher du son, de sa matérialité, et des disciplines qui l'étudient.
En tant qu'ingénieur spécialisé dans les systèmes d'information multimédias et en tant que musicien électronique passionné à la fois de synthèse sonore et de musique concrète, j'espère pouvoir contribuer en lien avec l'institut à la création d'outils logiciels explorant de nouvelles formes de valorisation du patrimoine sonore.